[Archive] regarder l'histoire coloniale en face

Emmanuel Macron a été le premier président à qualifier la colonisation de « crime contre l'humanité», plus de soixante ans après la guerre d'indépendance d'Algérie. Pourquoi toutes ces années de silence ? Pourquoi les représentants de notre nation ont-ils autant de difficultés à regarder l'histoire coloniale en face ? Pourquoi est-ce si compliqué ? Ne sont-ils pas coupables de cette colonialité actuelle ?

fig 1. Pierre-Paul Savorgnan de Brazza remettant au roi Makoko le traité de protectorat ratifié par le gouvernement français en 1882

fig 1. Pierre-Paul Savorgnan de Brazza remettant au roi Makoko le traité de protectorat ratifié par le gouvernement français en 1882 © UniversalImagesGroup / Contributeur / Getty Images.

Remise en cause de la légitimité de la mise en esclavage des peuples colonisés

Alors qu’à la suite des découvertes du Nouveau Monde (XVe siècle), la colonisation et l’esclavage sont devenus la norme commerciale et économique européenne, de nombreux philosophes du XVIIe siècle s’insurgent contre cette inhumanité et décident d'atteindre un égalitarisme citoyen et un civisme universel. De quelle(s) manière(s) s'y prennent-ils ?

 

L'un des philosophes emblématiques de ce mouvement est Francisco de Vitoria (1492-1546) , l’inventeur du droit universel et principal représentant de la seconde scolastique , courant philosophique médiéval. En établissant sa doctrine de la guerre juste , c’est-à-dire un modèle de pensée et un ensemble de règles de conduite morale, Francisco de Vitoria répond à la controverse espagnole et européenne quant à la légitimée de la mise en esclavage des peuples colonisés. Par le prisme de la doctrine de la guerre juste, ce dernier établit la distinction primordiale entre le droit de découverte et le droit naturel. Il soutient que le droit de découverte, ne peut s’appliquer qu’aux territoires vierges de tout habitant, et fait remarquer que tel n’est pas le cas du Nouveau Monde. S’accorder ce droit, dans ce dernier cas, reviendrait à établir que si les Indiens « nous avaient découverts », ils auraient eu le droit d’occuper l’Espagne. En revanche, selon le droit naturel, tout le monde peut visiter n’importe quelle partie du monde et doit pouvoir y émigrer.

 

À ce droit naturel, Emmanuel Kant (1724-1804) y ajoute un siècle plus tard, dans son ouvrage Projet de paix perpétuelle, publié en 1795, la notion de droit cosmopolite qui doit se borner aux conditions d’une hospitalité universelle (Emmanuel Kant, 1795). L’hospitalité signifie « le droit qu’à tout étranger de ne pas être traité en ennemi dans le pays où il arrive. On peut refuser de recevoir, si l’on ne compromet point par là son existence » ❻. Il s’agit d’un droit de visite. Or, dans son ouvrage, Emmanuel Kant examine par son criticisme, la conduite inhospitalière des États de l’Europe et en particulier des États commerçants :

On est épouvanté de l’injustice qu’ils montrent dans leur visite aux pays et aux peuples étrangers (visite qui est pour eux synonyme de conquête). L’Amérique, les pays habités par les nègres, les îles des épices, le Cap, etc… furent, pour ceux qui les découvrirent, des pays, qui n’appartenaient à personne, car ils comptaient les habitants pour rien. Dans les Indes orientales (dans l’Indoustan), sous prétexte de n’établir que des comptoirs de commerce, les Européens introduisirent des troupes étrangères, allumèrent des guerres entre les différents Etats de cette vaste contrée, et y répandirent la famine, la rébellion, la perfidie et tout le déluge des maux qui peuvent affliger l’humanité.

Emmanuel Kant soulève ici un point très important lorsqu’il écrit ces mots : « des pays qui n’appartenaient à personne, car ils comptaient les habitants pour rien ». En effet, son propos fait fatalement référence à l’esclavage ; notion vivement critiquée par Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) dans son essai politique Du contrat social, publié en 1762 :

De quelques sens qu’on envisage les choses, le droit d’esclavage est nul, non seulement parce qu’il est illégitime, mais parce qu’il est absurde et ne signifie rien. Ces mots, esclavage et droit sont contradictoires ; ils s’excluent mutuellement. Soit d’un homme à un homme, soit d’un homme à un peuple, ce discours sera toujours également insensé. Je fais avec toi une convention toute à ta charge et toute à mon profit, que j’observerai tant qu’il me plaira, et que tu observeras tant qu’il me plaira.

Remise en cause de la torture et de la peine de mort

Alors que Francisco de Vitoria, Emmanuel Kant et Jean-Jacques Rousseau revendiquent un droit universel de l’homme, se mettant par la même occasion, à dos, un grand nombre de hauts dirigeants et de religieux, d’autres philosophes et juristes (magistrats, législateurs), dénoncent à leur tour une autre barbarie : la torture. Voltaire, Denis Diderot (1713-1784) ❶⓿, Jean-Jacques Rousseau, mais aussi les autorités judiciaires représentées par Talon, avocat général au parlement de Paris et Augustin Nicolas, conseiller au Parlement de Besançon, « semblent désormais d’accord pour reconnaître qu’intellectuellement comme en pratique, la torture ne se justifie plus. Le moment est donc venu d’en décider l’abolition » ❶❶. Néanmoins, c’est le philosophe italien Cesare Beccaria (1738-1794) ❶❷, qui très jeune, s’est prononcé en faveur de la suppression de la torture et de la peine de mort à travers son œuvre majeure Traité des délits et des peines, publiés en 1764. Cet ouvrage posant les bases de la réflexion moderne en matière de droit pénal et gouverne encore aujourd’hui la philosophie pénale des États démocratiques.

 

Malgré un fort engagement intellectuel et artistique, aboutissant à la prise de la Bastille le 14 juillet 1789, puis à l’élaboration de la Déclaration de l’homme et du citoyen (DHC) le 26 août 1789, les droits fondamentaux de l’être humain ont connu et connaissent de fortes perturbations. Alors que nous avons fêté le 10 décembre 2018, les 70 ans de la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDD), le secrétaire général d’Amnesty International, Salil Shetty déclarait au sein du rapport annuel 2017/2018 :

qu’il est on ne peut plus clair que personne parmi nous ne peut considérer un seul de ses droits fondamentaux comme acquis. […] Les attaques contre les valeurs fondamentales qui sont à la base des droits humains – qui reconnaissent la dignité et l’égalité de toutes et de tous – ont pris des proportions considérables. ❶❸

 

Héritier de la civilisation universelle et de l'histoire de l'humanité, le siècle des Lumières (1715-1789) est le premier témoin des traces laissées par la première mondialisation et la première révolution industrielle (1760-1860). Le siècle des Lumières est également le siècle de la nature. Le terme « naturel » se comprendre ici comme universel et inaliénable. En découle, cette notion si nouvelle mais essentielle du « juste.

PERSPECTIVES...

Or, cette notion du juste a toujours été remise en question. Pour preuve, en 1950, Aimé Césaire dénonçait, à travers son Discours sur le colonialisme « l'idéologie colonialiste européenne et accusait ses "maîtres" d'être incapables de regarder en face et de résoudre le "problème colonial" qu'ils avaient créé » ❶❹. Soixante-et-un ans après cet écrit, avons-nous réellement évolué ? Avons-nous su reconnaître nos crimes les plus sombres ? L'histoire de la colonisation française et les processus de décolonisation sont-ils connus et étudiés à leur juste valeur ? Pourtant, n'est-ce pas une première étape à la décolonialité des esprits ?

SOLENN TENIER

 

❶ « Francisco de Vitoria […] est un théologien, philosophe et juriste espagnol de l’École de Salamanque. Entré dans l’ordre dominicain en 1504, il exerce une grande influence sur la vie intellectuelle de son époque […] Il est l’un des principaux théoriciens de la guerre juste. ». [En ligne]. Wikipédia. Disponible sur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Francisco_de_Vitoria (wiki consulté le 5 mai 2017).

❷ « La scolastique […] est la philosophie développée et enseignée au Moyen Âge dans les universités : elle vise à concilier l’apport de la philosophie grecque avec la théologie chrétienne. […] De ce fait, on peut dire qu’elle est un courant de la philosophie médiévale. » In « Scolastique » [En ligne]. Wikipédia. Disponible sur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Scolastique (wiki consulté le 5 mai 2017).

 

❸ « Ses idées sur la guerre juste ont profondément influencé l’émergence des concepts modernes de droit international et des droits de l’homme. » In Edda Manga, « Le retour de la guerre juste. Francisco de Vitoria et les fondements juridiques de la domination globale » [En ligne]. L’Homme et la société, n° 175 (26 août 2010): 13‑38. Disponible sur : http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=LHS_175_0013 (article consulté le 25 mai 2017).

 

❹ Edda Manga, « Le retour de la guerre juste. Francisco de Vitoria et les fondements juridiques de la domination globale » [En ligne]. L’Homme et la société, no 175 (26 août 2010) : 13‑38. Disponible sur : http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=LHS_175_0013 (article consulté le 25 mai 2017).

 

❺ « Emmanuel Kant […] est un philosophe allemand, […] fondateur du criticisme et de la doctrine dite « idéalisme transcendantal » […] Les trois grandes branches de la philosophie kantienne sont les suivantes : philosophie théorique (développée surtout dans la Critique de la raison pure), philosophie pratique (exposée dans la Critique de la raison pratique et la Fondation de la métaphysique des mœurs) et esthétique (dans la Critique de la faculté de juger). » In « Emmanuel Kant » [En ligne]. Wikipédia. Disponible sur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Emmanuel_Kant (wiki consulté le 25 mai 2017).

 

❻ Emmanuel Kant, J. J. Barrère, et C. Roche, Projet de paix perpétuelle, Les Intégrales de Philo (Paris: Nathan, 2010), page 26.

 

❼ Ibid., page 27.

 

❽ « Jean-Jacques Rousseau […] est un écrivain, philosophe et musicien francophone. […] La philosophie politique de Rousseau exerce une influence considérable lors de la période révolutionnaire durant laquelle son livre, le Contrat social est « redécouvert ». À long terme, Rousseau marque le mouvement républicain français ainsi que la philosophie allemande. » In « Jean-Jacques Rousseau » [En ligne]. Wikipédia. Disponible sur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Jacques_Rousseau (wiki consulté le 25 mai 2017).

 

❾ Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social ou Principes du droit politique, Livre I, Chapitre IV, Amsterdam, chez Marc Michel Rey, 1762.

 

❶⓿ « Denis Diderot […] est un écrivain, philosophe et encyclopédiste français des Lumières. […] Diderot est reconnu pour son érudition, son esprit critique et un certain génie. Il laisse son empreinte dans l’histoire de tous les genres littéraires auxquels il s’est essayé. » In « Denis Diderot » [En ligne]. Wikipédia. Disponible sur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Denis_Diderot (wiki consulté le 7 juin 2017).

 

❶❶ Carine Jallamion, « Entre ruse du droit et impératif humanitaire : la politique de la tor ture judiciaire du XIIe au XVIIIe siècle » [En ligne]. Archives de politique criminelle, n°25 (1 janvier 2009) : 9‑35. Disponible sur : http://www.cairn.info/revue-archives-de-politique-criminelle-2003-1-p-9 (article consulté le 8 juin 2017).

 

❶❷ Cesare Beccaria, est un juriste, criminaliste, philosophe, économiste et homme de lettres italien rattaché au courant des Lumières. In « Cesare Beccaria » [En ligne]. Wikipédia. Disponible sur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Cesare_Beccaria (wiki consulté le 7 juin 2017).

 

❶❸ « Amnesty International rapport 2017/18. La situation des droits humains dans le monde » [En ligne]. (Amnesty International, s. d.). Disponible sur : https://www.amnesty.org/download/Documents/POL1067002018FRENCH.PDF (rapport consulté le 12 mars 2019).

 

❹ Elise Lambert, « Pourquoi la France a-t-elle du mal à regarder son histoire coloniale en face ? ». [En ligne]. franceinfo, 13 octobre 2020. Disponible sur : https://www.francetvinfo.fr/culture/patrimoine/histoire/grand-entretien-pourquoi-la-france-a-t-elle-du-mal-a-regarder-son-histoire-coloniale-en-face_4133107.html (consulté le 13 mars 2021).

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