[zoom] Les mobilités humaines « forcées » omniprésentes sous la troisième mondialisation.

La troisième vague de mondialisation à l’œuvre depuis les années 70, a considérablement fait basculer les enjeux mondiaux et les migrations internationales sont devenues une préoccupation planétaire. Faisons le point sur les enjeux présents et à venir.

 

 

La troisième vague de mondialisation à l’œuvre depuis les années soixante-dix, a considérablement fait basculer les enjeux mondiaux et les migrations internationales sont devenues une préoccupation planétaire. La mobilité, emblème de la modernité, se caractérise par des catégories émergentes de migrations :

  • Les migrations environnementales, estimées à 150 millions de déplacés à l’horizon 2050, ces migrations, visage humain du changement climatique, sont présentes dans les quatre coins du globe et posent une nouvelle problématique quant au statut des réfugiés ; migration interne d’environ un million de résidents, après le passage du cyclone Katrina à la Nouvelle-Orléans, migration des peuples de l’Afrique Subsaharienne vers l’Afrique du nord, pour cause d’absence d’eau potable, etc.

  • Les migrations sanitaires sont au départ, réservées à des malades en danger de mort, dont la pathologie ne pouvait être soignée dans leur pays d’origine. Ces migrations font aujourd’hui l’objet de nombreuses impostures et fausses déclarations ; certains d’entre eux allant même jusqu’à s’inoculer certaines maladies graves. C’est le cas par exemple en France, de certains ressortissants des pays de l’Est, s’injectant l’Hépatite afin de fuir une situation politique ou judiciaire compliquée.

  • Les migrations ethniques sont des migrations de retour et participent à la reconfiguration du monde, à l’image des Allemands installés depuis des décennies dans les pays Baltes et en Russie, revenus par millions en Allemagne après la chute du mur de Berlin. De nouveaux pôles d’attraction ont également vu le jour depuis une trentaine d’années. Prenons l’exemple de l’arrivée massive des Chinois au Maghreb et en Afrique Saharienne. Notons que « le montant des marchés accordés aux Chinois dépassent 20 milliards de dollars dont la grande mosquée d’Alger au milliard d’euros. Trente mille Chinois vivent en Algérie, dont 3 600 commerçants et 567 entreprises » . De plus, « sur le plan pétrolier, un contrat de 420 millions d’euros a été alloué au développement du gisement de Zaraitine au Sarah. » ❷.

 

Ces nouveaux genres de migrations, entraînent un glissement quant aux profils des migrants. Les travailleurs masculins, jeunes, peu qualifiés et ruraux, laissent leur place à une élite plus urbaine (50 % de la population mondiale vit dans les villes, soit 7,1 milliards d’habitants) et plus qualifiée, grâce à l’urbanisation croissante et l’accès plus facile à la scolarisation. L’âge et le genre ont également évolué avec la présence de plus en plus importante des femmes et des mineurs isolés. De plus, grâce aux réseaux transnationaux et aux Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication, le migrant est connecté au monde, par les médias et les réseaux sociaux. Tous ces éléments engendrent une très grande plasticité de la figure du migrant, capable d’endosser plusieurs statuts tout au long de sa vie.

 

Toutes ces nouvelles catégories, couplées aux mutations économiques et politiques, prédisposent les enjeux pour l’avenir des migrations :

  • Enjeu démographique : les profils de la population, ainsi que sa répartition démographique, dessinent les contours des mobilités présentes et à venir. « Le monde s’achemine vers un big bang démographique : la population mondiale est de sept milliards d’habitants, elle atteindra huit milliards en 2030 et neuf milliards d’ici 2050. » ❸ Comme le montre la carte 1, scindée en trois, la planète verra sa répartition démographique déséquilibrée. Alors que les Etats-Unis connaîtront une phase de stagnation démographique, — grâce, notamment au dynamisme apporté par l’Amérique du Sud — l’Europe victime d’un papy-boom sans précédent, rentrera dans une phase de vieillissement, à l’image de l’Allemagne, de l’Italie et de l’Espagne. Cependant, nous ne pouvons pas encore prendre la pleine mesure des effets du vieillissement de ces pays. Dans un même temps, aux environs de 2050, l’Afrique, l’Inde et la Chine deviendront le plus grand réservoir démographique de la planète. Entre pénuries de main-d ’œuvre — déjà rencontrée à la fin de la Seconde Guerre Mondiale — et le nombre très important d’inactifs, l’Europe devra introduire des millions d’immigrés ; ce qui n’est pas sans rappeler le discours tenu au Parlement européen, en juillet 2004, par Kofi Annan, secrétaire général des Nations-Unis : « L’Europe ne doit pas fermer ses frontières à l’immigration. Elle doit prendre en compte cette réalité dans la définition de l’identité européenne en construction » ❹.

  • Enjeu énergétique : les ressources naturelles et l’argent qu’elles engendrent sont et seront la cause d’un nombre important de migrations. Nous pensons particulièrement aux ressources minières, pétrolières et halieutiques et donc à certaines régions d’accueil, comme les régions arabes et musulmanes productrices de pétrole (Pakistan, Algérie, Egypte, Libye) attirant une immigration venue des pays voisins, l’Afrique du Sud producteur d’or, attirant une immigration transfrontalière, et la Russie premier pays producteur de gaz naturel au monde, attirant un grand nombre de Chinois.

  • Enjeu environnemental : le réchauffement climatique est amené à croître considérablement, augmentant la violence et la densité des catastrophes naturelles, que ce soit les inondations ou à l’inverse les sécheresses, la fonte des glaciers et donc la montée des eaux en zone côtière. « En 2013, 22 millions de personnes ont été déplacées en raison de catastrophes […] Selon les estimations actuelles, notamment de l’Organisation mondiale des migrations (OIM), de 200 millions à 1 milliard d’individus pourraient devoir quitter leur foyer sous l’effet des conditions climatiques d’ici à 2050. » Le réchauffement climatique, ainsi que l’accroissement de la population mondiale provoquent déjà des carences alimentaires entre une insécurité des aliments causée par la chaleur et un manque à la fois d’eau, causé par la sécheresse, mais aussi d’eau potable dû à l’absence d’installations adéquates.

  • Enjeu politique : à l’image de l’épouvantable crise syrienne, les désordres et déséquilibres provoqués par les tensions politiques sont à l’origine d’environ 44 millions de déplacés, faisant exploser le nombre de demandes d’asile. D’un autre côté, les politiques internes des pays d’accueil se heurtent à leurs propres contradictions ; entre frontières sécuritaires fermées aux Autres, mais ouvertes à leurs économies, le libéralisme marchand créer des incohérences flagrantes.

 

La question des frontières a été longtemps négligée. Or, les mutations des flux migratoires, ont considérablement transformé les enjeux liés à ces zones de délimitation territoriale. « Elles sont des institutions établies par des décisions politiques et régies par des textes juridiques. La frontière a été et, en bien des sens, demeure une institution politique de base : dans une société avancée, aucune vie économique, politique ou sociale régulée ne pourrait s'organiser sans elle. » ❻ C’est pourquoi depuis une vingtaine d’années, la frontière est devenue un sujet essentiel aux débats politiques, indissociable de celui de l’immigration. Les frontières géographiques laissent leur place à des frontières politiques et ethniques, véritable outil de conquête du pouvoir. Prenons le cas de la frontière-mur séparant les Etats-Unis et le Mexique, terrain de répression quotidienne, ou encore l’omniprésence de la frontière turco-syrienne dans la guerre syrienne opposant les pro-Asssad (défendent le régime en place), les rebelles, (souhaitent instaurer un nouveau gouvernement plus démocratique), les islamistes (cherchent à prendre le pouvoir) et les Kurdes (réclament l’indépendance du Kurdistan). À travers son « Word Factbook » , la Central Intelligence Agency (CIA) répertorie les conflits mondiaux liés aux frontières. Cette liste dévoile l’ampleur des tensions frontalières, puisque seuls quelques pays semblent impliqués dans aucun conflit, à l’image de la Belgique, l’Autriche, ou encore le Qatar.

 

A ces conflits, peut être repensé un monde sans frontière, tel un bien public mondial, géré par une gouvernance globale des migrations et s’appuyant sur des normes internationales. Cependant, cette hypothèse est rapidement mise à mal. Les frontières ne sont pas seulement des manifestations physiques — barrières, douaniers, contrôles de police, etc. — mais également culturelles et sociales, idéologiques, où l’Autre intrigue, dérange. Ces frontières formelles, imaginaires, souvent invisibles et pourtant très actives, peuvent se construire partout, creusant des fossés entre les groupes sociaux et un clivage dangereux, encouragé par les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (Mac-Henry Soulet, 2010). À ce titre, il est régulier de retrouver, chez des personnes n’exerçant aucune mobilité depuis des décennies, la même idéologie, basée sur un passé postcolonial et éduquées par les médias et les politiques sécuritaires, véhiculant pléthore de stéréotypes à l’encontre des Autres, ennemis dans la fabrique de l’identité.

 

Nous tenons ici les deux piliers essentiels du système international : la souveraineté (l’Etat) et la citoyenneté (la nation). Alors que d’un côté, l’Etat met en place une ingénierie sociale de masse, depuis de longues décennies, œuvrant à reconfigurer l’image de l’immigré et du demandeur d’asile, en fauteur de trouble, fraudeur et récemment, terroriste ; d’un autre côté, il lance une propagande sécuritaire, laissant entendre une maîtrise pleine des flux migratoires et un contrôle absolu de ses frontières.

 

Cependant, il n’en est rien. Le libéralisme économique, la compétition internationale des marchés et du commerce, oblige l’ouverture des frontières, alors que ces mêmes frontières se ferment aux immigrants. Nous assistons clairement à un paradoxe du libéralisme où les grandes démocraties ne parviennent plus à contrôler leurs flux migratoires et violent souvent les droits de l’homme, tout en signant des accords commerciaux avec les pays de départs de ces flux de populations.

 

Notons également, que les migrations internationales de par leur flexibilité, vitesse et adaptabilité, redistribuent constamment les cartes. Les pays de départ, ouvrent de plus en plus leurs frontières — attirés par le capital des transferts de fonds beaucoup plus lucratif que l’aide au développement — alors que les pays d’accueil, eux, les ferment. Or, les communautés transnationales et diasporiques, de plus en plus connectées, transgressent les frontières et le système étatique, posant la question des migrations dans une gouvernance sans gouvernance.

 

CONCLUSION

                                                                                                                                                                                    SOLENN TENIER

 

 

 

 

❶ « La déferlante chinoise au Maghreb », Mondafrique, consulté le 30 décembre 2016, http://mondafrique.com/la-deferlante-chinoise-au-maghreb/.

 

❷ Ibid.

 

❸ Catherine Wihtol de Wenden, La Question Migratoire au XXIe siècle, Mondes et sociétés (Paris: Presses de Sciences Po, 2013), page 44.

 

❹ Ibid.

 

❺ Laetitia Van Eeckhout, « Des migrations environnementales croissantes et difficiles à identifier », Le Monde.fr, 13 mai 2015, sect. Planète, http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/05/13/des-migrations-environnementales-croissantes-et-difficiles-a-identifier_4632510_3244.html.

 

❻ Ayse Ceyhan et Anastassia Tsoukala, Contrôles : frontières-identités: Les enjeux autour de l’immigration et de l’asile (Paris: Editions L’Harmattan, 1997), page 15.

 

❼ Central Intelligence Agency, « The World Factbook », consulté le 31 décembre 2016, https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/fields/2070.html.

fig.5 Bansky, Sans titre, 2015, pochoir urbain, photographie de l’oeuvre [Réinterprétation du Radeau de la Méduse]. ©Philippe Huguen/AFP.

fig.6 Bansky, Sans titre, 2018, pochoir urbain, photographie de l’oeuvre postée du compte Instagram de @Bansky, [Jeune fille recouvrant une croix gammée]. ©Bansky

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